Les applis de santé mentale fonctionnent-elles vraiment ? Ce que disent les données, et ce qu’elles ne disent pas
Le marché des applis de santé mentale est vaste, et il continue de grandir. Les estimations s’accordent à dire qu’il existe des milliers d’applis, et les téléchargements se comptent en centaines de millions dans le monde. Selon ce que tu penses que les données soutiennent vraiment, cette ampleur est rassurante ou inquiétante.
Cet article essaie de répondre honnêtement à cette question. En résumé : certaines techniques proposées par des applis peuvent réellement réduire les symptômes d’anxiété et de dépression, d’après les données disponibles, mais les effets sont modestes, la recherche a de vraies faiblesses, et la différence entre une appli construite sur une technique fondée sur des données scientifiques et une appli elle-même validée par des données scientifiques est une distinction que presque aucune appli ne fait clairement. Elle compte, et tu mérites de la comprendre.
Ce que montrent vraiment les méta-analyses
Plusieurs grandes revues ont regroupé les résultats d’essais contrôlés randomisés portant sur des interventions psychologiques proposées sur smartphone. Une méta-analyse de 2017 publiée dans World Psychiatry par Linardon et ses collègues, et une revue de 2018 très citée parue dans npj Digital Medicine par Firth et ses collègues, ont toutes deux trouvé des tailles d’effet faibles à modérées sur la réduction des symptômes de dépression et d’anxiété, par rapport aux groupes témoins. [1] [2]
Une lecture à la manière de Cochrane noterait ceci : faible à modéré, ce n’est pas rien. C’est à peu près l’ordre de grandeur observé pour de nombreuses interventions psychologiques de faible intensité menées en face à face. Mais ce n’est pas non plus l’équivalent d’une thérapie structurée avec un clinicien formé, et les revues prennent soin de le préciser.
Un résultat revient d’une revue à l’autre : les interventions accompagnées donnent de meilleurs résultats que celles en totale autonomie. Quand un humain, que ce soit un psy, un accompagnateur ou même un pair aidant formé, fait le point avec toi sur tes progrès, les résultats s’améliorent nettement. Les applis entièrement autonomes ont tendance à montrer des effets plus faibles. [1]
Les problèmes que les gros titres passent sous silence
Le tableau des méta-analyses est plus complexe que « les applis marchent » ou « les applis ne marchent pas ». Trois problèmes précis méritent d’être compris.
Des échantillons réduits et un biais de publication
Beaucoup des essais inclus dans ces revues sont de petite taille. Les petits essais ont plus de chances de produire, par hasard, des tailles d’effet gonflées, et les résultats positifs sont plus souvent publiés que les résultats nuls. La revue de Firth et al. signalait explicitement un risque élevé de biais dans une part importante des études incluses. [2] Cela n’invalide pas les résultats, mais cela signifie que l’effet réel est probablement plus faible que le chiffre mis en avant.
La chute de l’utilisation
Les recherches sur l’utilisation des outils de santé numérique montrent de façon constante que la plupart des utilisateurs arrêtent les applis de santé mentale dans les premières semaines. Une étude de 2019 publiée dans JMIR Mental Health a montré que la rétention moyenne des applis de santé mentale chute fortement après les deux premières semaines d’utilisation. [3] C’est essentiel pour interpréter les résultats des essais : les participants à une étude ne sont pas des utilisateurs ordinaires. Ils ont été recrutés, souvent sélectionnés, et fréquemment relancés pour continuer. L’efficacité dans la vraie vie est très probablement inférieure à celle mesurée dans les essais.
L’hétérogénéité
La catégorie « appli de santé mentale » regroupe aussi bien des programmes structurés de thérapie cognitivo-comportementale, organisés en séances, que des ambiances sonores ou des chatbots sans aucun fondement théorique. Les regrouper dans une seule méta-analyse et conclure que « les applis marchent », c’est comme regrouper des essais sur l’aspirine et des essais sur l’homéopathie pour conclure que « les comprimés, ça marche ». La technique compte, pas seulement le canal de diffusion.
Technique fondée sur des données scientifiques ou produit validé ?
C’est la distinction que presque aucun marketing d’appli ne fait clairement, et c’est la plus importante à comprendre si tu envisages d’en utiliser une.
La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) s’appuie sur un vaste ensemble de données, accumulées au fil de décennies de recherche clinique. [4] La thérapie comportementale dialectique (TCD), développée par Marsha Linehan, dispose de données solides sur la tolérance à la détresse et la régulation des émotions. [5] La respiration diaphragmatique rythmée a des effets physiologiques documentés, mesurables en conditions contrôlées. [6] L’étiquetage des émotions, c’est-à-dire le fait de mettre des mots sur ce qu’on ressent, module les réactions émotionnelles d’après des recherches en imagerie cérébrale. [7]
Une appli qui applique fidèlement ces techniques peut légitimement dire qu’elle est construite sur des techniques fondées sur des données scientifiques. C’est une affirmation réelle et qui a du sens.
Ce n’est pas la même chose que de dire que l’appli elle-même a fait l’objet d’un essai contrôlé randomisé, a démontré une efficacité statistiquement significative et a vu ces résultats reproduits par une équipe de recherche indépendante. Très peu d’applis l’ont fait. La plupart non. Et celles qui affirment le contraire confondent généralement les deux.
Ce qu’il faut regarder pour évaluer une appli
Pas besoin de lire des publications scientifiques pour te faire un avis raisonnable sur une appli. Les questions suivantes sont concrètes, et on peut y répondre.
- Est-ce qu’elle nomme sa technique ? Une appli incapable de te dire si elle utilise la TCC, la TCD, la réduction du stress basée sur la pleine conscience ou autre chose n’a aucun fondement théorique que tu puisses évaluer.
- Est-ce qu’elle cite quelque chose ? Pas une promesse marketing, mais une vraie référence à une tradition de recherche ou à un ensemble de travaux précis. Son absence est un signal d’alerte sérieux.
- Est-ce qu’elle oriente vers une aide en cas de crise ? Aucune appli d’auto-assistance ne convient à une personne en crise aiguë. Une appli qui ne le reconnaît pas et ne t’oriente pas ailleurs est soit négligente, soit malhonnête sur ce qu’elle peut faire.
- Que fait-elle de tes données ? Les données de santé mentale font partie des plus sensibles que tu puisses partager. Une appli sérieuse te dira clairement si tes données quittent ton appareil, qui peut y accéder et dans quel cadre juridique elle opère.
- Son modèle économique récompense-t-il ton départ ou le fait que tu restes ? Les applis optimisées pour l’engagement, avec des séries conçues pour t’angoisser à l’idée de les interrompre ou des notifications pensées pour te faire revenir, n’ont peut-être pas ton bien-être comme objectif principal. Ça mérite qu’on y réfléchisse sérieusement.
Ce que les données soutiennent vraiment, sans détour
L’auto-assistance structurée, fondée sur les principes de la TCC, réduit les symptômes d’anxiété et de dépression légers à modérés chez l’adulte, avec des effets modestes mais constants d’une revue à l’autre. [1] [2] Les techniques de respiration rythmée ont des effets documentés sur l’activation du système nerveux autonome. [6] Les techniques d’ancrage issues de la TCD sont utilisées en pratique clinique pour la tolérance à la détresse, même si leurs versions sur appli n’ont pas été évaluées de façon indépendante à grande échelle. [5] Le suivi de l’humeur dans le temps, ou évaluation écologique instantanée, est appuyé par la recherche en tant qu’outil d’auto-observation. [8]
Ce que les données ne soutiennent pas, c’est l’idée qu’une appli puisse remplacer un suivi professionnel quand c’est de cela qu’une personne a besoin. Le NHS, le service de santé public britannique, et le NICE, l’organisme britannique qui publie les recommandations cliniques, sont clairs sur ce point : les outils numériques peuvent compléter un traitement, mais ne le remplacent pas. [9]
La place de MoodFire, en toute honnêteté
MoodFire est une appli d’auto-assistance construite sur des techniques issues de la TCC et de la TCD. Le Recadrage met en œuvre une restructuration cognitive structurée, fondée sur le modèle de TCC de Beck, avec le repérage des distorsions cognitives : le même cadre théorique que celui sur lequel reposent les thérapies fondées sur des données scientifiques. [4] L’Ancrage utilise l’exercice d’ancrage sensoriel 5-4-3-2-1, issu des pratiques de tolérance à la détresse de la TCD. [5] La Respiration propose un rythme de respiration cohérente de 5,5 secondes, qui correspond à la respiration à la fréquence de résonance étudiée dans la littérature sur la variabilité de la fréquence cardiaque. [6] L’outil Humeur s’appuie sur les recherches sur l’étiquetage des émotions. [7]
MoodFire n’a pas fait l’objet d’un essai clinique. Son efficacité en tant que produit n’a pas été validée de façon indépendante. C’est la vérité, et elle s’applique à la grande majorité des applis sur le marché. La différence, c’est que cet article le dit clairement au lieu d’espérer que tu ne poses pas la question.
Ce que MoodFire te dit : quelles techniques l’appli utilise, d’où viennent ces techniques, que ce n’est pas une thérapie, et que tes données de santé sont traitées avec ton consentement explicite, conformément au UK GDPR. L’appli est conçue autour de principes de changement de comportement plutôt que d’optimisation de l’engagement : sa fonction de série inclut un délai de grâce de 36 heures, justement pour éviter l’effet anxiogène que peuvent créer des séries trop rigides. La vue Tendances te permet de voir l’évolution de ton humeur dans le temps, avec une vue facultative de corrélation avec les données biométriques d’Apple HealthKit si tu choisis de le connecter (iPhone uniquement). Ce que ces tendances signifient, c’est à toi de l’interpréter, et le cas échéant à un professionnel de santé.
Si tu veux explorer les techniques de TCC et de TCD sur lesquelles l’appli est construite avant de décider de l’utiliser, les articles ci-dessous approfondissent les données sur lesquelles elles reposent. Si tu ressens des symptômes importants de dépression ou d’anxiété, parles-en à ton médecin traitant ou à un professionnel de la santé mentale plutôt que de compter sur un outil d’auto-assistance comme principale réponse.
Questions fréquentes
Les applis de santé mentale aident-elles face à l’anxiété ?
Les méta-analyses d’essais randomisés montrent que les interventions proposées par des applis réduisent les symptômes d’anxiété de façon faible à modérée, en particulier celles qui utilisent des techniques structurées de TCC. Les effets sont généralement plus importants quand un accompagnement humain s’y ajoute. La recherche a ses limites, notamment des échantillons réduits et des taux d’abandon élevés : dans la vraie vie, les résultats peuvent donc être plus modestes que ce que suggèrent les essais.
Quelle est la différence entre une appli fondée sur des données scientifiques et une appli construite sur des techniques fondées sur des données scientifiques ?
Une technique fondée sur des données scientifiques, comme la TCC ou la respiration rythmée, a été étudiée et validée par la recherche clinique pendant de nombreuses années. Une appli construite sur cette technique peut légitimement faire référence à ces données. Mais cela ne veut pas dire que l’appli elle-même a été testée dans un essai contrôlé randomisé. La plupart ne l’ont pas été, et confondre les deux est une source fréquente d’affirmations trompeuses.
Pourquoi la plupart des gens arrêtent-ils si vite d’utiliser les applis de santé mentale ?
La recherche montre de façon constante que l’utilisation des applis de santé mentale chute fortement dans les deux premières semaines. Parmi les raisons : le sentiment de ne pas progresser, l’effort nécessaire pour utiliser régulièrement des outils structurés, et le fait que beaucoup d’applis sont pensées pour être téléchargées plutôt que pour être utilisées dans la durée. Cet écart entre les participants aux essais et les utilisateurs dans la vraie vie est l’une des raisons pour lesquelles les essais surestiment souvent l’efficacité en pratique.
Une appli de santé mentale peut-elle remplacer une thérapie ?
Non. Les applis d’auto-assistance, y compris les applis structurées de TCC, conviennent surtout aux symptômes légers à modérés, en complément d’un suivi professionnel et non à sa place. Le NICE et le NHS indiquent clairement que les outils numériques s’ajoutent aux parcours de soins, sans s’y substituer. Si tu traverses une détresse importante, ton médecin traitant ou un professionnel qualifié en santé mentale est le bon point de départ.
Que regarder pour choisir une appli de santé mentale ?
Cherche une appli qui nomme sa technique et peut t’indiquer de quelle tradition de recherche elle s’inspire. Vérifie qu’elle oriente vers une aide en cas de crise, qu’elle explique clairement ce qu’elle fait de tes données et qu’elle dit honnêtement ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Méfie-toi des applis qui promettent une grande efficacité sans citer d’essais, ou dont le design semble conçu pour maximiser le temps passé dedans plutôt que pour soutenir tes objectifs.
Sources
- Linardon, J. et al. (2020), "The efficacy of app-supported smartphone interventions for mental health problems", World Psychiatry, worldpsychiatry.org
- Firth, J. et al. (2017), "The efficacy of smartphone-based mental health interventions for depressive symptoms", World Psychiatry, ncbi.nlm.nih.gov
- Baumel, A. et al. (2019), "Objective User Engagement With Mental Health Apps", JMIR Mental Health, mental.jmir.org
- Beck, A.T. (1979), Cognitive Therapy of Depression, American Psychiatric Association, APA evidence base summary, psychiatry.org
- Linehan, M.M. (1993), Cognitive-Behavioral Treatment of Borderline Personality Disorder; DBT overview, behavioraltech.org
- Lehrer, P.M. & Gevirtz, R. (2014), "Heart rate variability biofeedback: how and why does it work?", Frontiers in Psychology, ncbi.nlm.nih.gov
- Lieberman, M.D. et al. (2007), "Putting feelings into words: affect labeling disrupts amygdala activity in response to affective stimuli", Psychological Science, pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Myin-Germeys, I. et al. (2018), "Ecological momentary assessment and intervention in mental health", World Psychiatry, ncbi.nlm.nih.gov
- NICE (2022), "Depression in adults: treatment and management", NICE guideline NG222, nice.org.uk